Fragments d’une disparition

Photo Credit Yuliya Kravchenko

Photo Credit Yuliya Kravchenko

J’ai trouvé sur mon chemin des pages. Des pages d’un roman. Des feuilles. C’étaient huit pages dactylographiées. Un extrait que l’auteur lui-même m’a offert, par hasard et, ou, par nécessité. J’étais et je suis pour lui une inconnue, nous sommes chacun pour l’autre des inconnus. Et pour cela, en ignorant tout de moi, il a choisi et composé pour moi un extrait de son nouveau roman, encore inédit.  Et il me l’a offert, car j’étais sur son chemin.

C’était en décembre, décembre dernier, mais ça aurait pu être il y a dix ans. Je les ai gardées et je m’en suis approchée doucement. Je les ai regardées, je les ai lues, enfin, pas tout d’un souffle, car je ne pouvais pas. Je les ai parcourues petit à petit, par morceaux, le long de quelques jours, entrecoupées par des absences.  Je m’en suis frotté les yeux. J’ai navigué à vue dedans, je me suis perdue par moments. J’ai touché la surface, j’ai plané au dessus. Huit pages dactylographiées, qui étaient comme des cratères de magma glacé.

Je ne peux retenir le récit, l’intrigue. Il n’y aura même pas de sens, là. Je garde pourtant les noms de trois des quatre hommes qui l’habitent, Lucio, Raymond Mayo, Joao. Joao, le disparu, l’absent.

Quand je suis arrivée au bout de ma lecture, enfin, je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire quelques lignes. Des impressions. Absolues car elles sont instinctives. Partielles, car elle ne cherchent à rendre compte de rien, à rien analyser, à rien prouver. Sauf d’elles-mêmes, de moi-même, en lien avec ces pages.
Je les dis. Je les fais devenir vague. Je les sème sur les chemins de quelqu’un d’autre.
Et, en renonçant à la restitution de l’œuvre entière – est-il possible en fait restituer en roman par une critique? – je demeure dans les fragments.

Voici mon fragment impressionné, d’une totalité, le roman, que j’ignore.

Les extraits sont à côté de moi et moi j’ai les yeux remplis de couleurs.
Au fond il y a le noir – dont je ne veux maintenant pas dire plus – sauf qu’il n’est pas toujours le même, de la même consistance – et au dessus, dans la surface, une surface pourtant ancrée, il y a les couleurs. Les blancs nuancés, du transparent du cristal au moussé de neige (j’aime le mot givre, car il glisse sur les dents en grippant et percutant – sans violence- le palais, et tourne en ronde moins que l’italien “brina”), le jaune du désert, l’orange, le rouge (moi, frappée par le corail), le mandarine, l’ambre, et le gris – je ne sais pas, mais je n’arrive pas encore à voir la couleur de l’océan, qui est là, mais il est un horizon à la fois submergé par les mirages, colorés – forcément? -, le pourpre…et le (rose du) tamaris, l’herbe brunie, le violet…

Encore, des mots géométriques, sculptés, anguleux, ou ronds comme de petites pierres, des mots tridimensionnels, à plusieurs facettes (et façades et plans), de matière colorée, et aussi de la matière colorée, des souffles en couleurs, pures, qui n’arrivent pas à faire s’effacer le noir, mais qui pourtant éclatent.
J’ai pensé alors à Mark Rothko

Mark Rothko, Ochre and red on red, 1954

Mark Rothko, Ochre and red on red, 1954

Les extraits appartiennent au roman “Le portique du front de mer” de Manuel Candré, chez Éditions Joëlle Losfeld. Parution prévue le 16 janvier. 

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